Artémise : plongée dans le recyclage des lampes

Recycler des lampes et tubes… En voilà une idée. Plein de matériaux revalorisables, mais également plein de machins toxiques. Quelques centres de traitement existent en France, ils sont peu nombreux à dire vrai, mais j’ai eu la chance de pouvoir visiter l’un d’eux. Oui, on cumule dans le département, avec les installations de l’ANDRA. C’est ça, un département qui envoie du rêve.

C’est donc parti pour une présentation d’Artémise, entreprise de recyclage des lampes et tubes, et de son activité, avec un focus sur les impacts que ce site peut avoir sur l’environnement et sur la santé des personnes amenées à y travailler et sur les riverains.

 

Artémise Recyclage

Implantée à Vulaines (tout pile entre l’Aube et l’Yonne) suite à son déménagement de Barberey (dans l’agglomération troyenne) Artemise est une jeune PME spécialisée dans la collecte et le traitement des sources lumineuses usagées, de la lampe de votre lampe de chevet aux lampes d’éclairage public en passant par les tubes fluorescents –et non « néon », cette appellation est incorrecte– que vous avez peut-être au-dessus de vos têtes en ce moment. Micro-point vocabulaire, que tout soit clair : on dit bien une lampe, et non une ampoule. l’ampoule, c’est la partie en verre de la lampe, à laquelle vous devez rajouter un tas de trucs pour en faire une lampe utilisable… ne serait-ce que le culot.

Artémise (pour « Aube Recyclage et Traitement d’Éléments Mercuriels Issus de Sources d’Éclairage » ) bénéficie de l’expérience de son président dans ce secteur, Jean-Marie Bailly (par ailleurs PDG de l’entreprise Aubelec, pour les aubois), qui avait fondé puis revendu TCMS, un ancien centre de recyclage aubois qui s’appelle maintenant REMONDIS. L’usine de Vulaines est quant à elle dirigée par Laure Clerget. C’est elle qui nous a accueillis pour la visite du site.

Crée en 2011 suite à un appel d’offre, Artémise a reçu ses nouveaux locaux (dont elle n’est pas –encore– propriétaire : elle les loue à la communauté de communes locale pendant 12 ans) en mai 2014. Elle y fait travailler 18 salariés, principalement des locaux (habitant le Pays d’Othe, donc). Elle bénéficie d’un double agrément pour son exploitation : d’une part de l’État (au travers de la DREAL) et d’autre part de Récylum, l’éco-organisme agréé par l’État pour organiser et financer la collecte ainsi que le traitement des lampes et tubes usagés. Artémise bénéficie donc du réseau et des moyens de Récylum, et reçoit entre autres les Lumibox que vous pouvez croiser dans vos supermarchés et magasins de bricolages habituels, ou vous devriez déposer vos lampes usagées. Tous ces colis sont bien évidemment suivis et traçables de bout en bout de la chaîne.

Pour ce qui est de la concurrence, le tour est assez vite fait. On peut citer : Véolia Environnement (via Sarp Industries, en région parisienne), COVED (qui a fermé il y a peu), Lumiver Optim (près de Lille) et Indaver (en Belgique).

Oh, et un petit point sur ce que traite Artémise : en 2014, 1 620 tonnes de lampes et tubes ont été traitées. L’usine est cependant capable de traiter 3 000 tonnes par an, et devrait atteindre les 2 000 tonnes traitées en 2015. L’usine dispose de silos pour y stocker jusqu’à 42m³ de verre.

Les silos de stockage
Les silos de stockage

 

Concrètement, on fait comment ?

Tout le process de recyclage est supervisé numériquement par le responsable de maintenance. Les lampes sont broyées, les tubes découpés. Artémise est capable de valoriser 95% des tubes fluorescents (soit un taux de recyclage de 92%, pas mal !) et 85% des lampes (taux de recyclage de 69%). La directive DEEE impose une revalorisation d’au moins 80% : c’est gagné !

Les poudres sont séparées grâce à un procédé innovant développé par l’UTT (Université de Technologie de Troyes). La clé ? La spectroscopie : cela permet d’identifier les différents composants d’un échantillon et donc de les trier (pour faire hyper simple).

Les plastiques sont mis à part, tous comme les métaux dont on sépare la partie « ferreuse » de la partie « non-ferreuse ». On utilise pour ça le principe des courants de Foucault, tout ça tout ça. En gros, les métaux ferreux s’aimantent, et pas les autres. Les verres sont également triés en fonction de leur composition (verre blanc, pyrex, boro-silicates… y’en a des tas et ça ne se voit pas toujours à l’œil nu). Des boucles de recyclage sont mises en place : les métaux sont réutilisés en boucle ouverte, Nordeon récupère le verre des tubes recyclés pour en fabriquer de nouveaux (Artémise est la seule usine française à offrir une qualité de verre suffisante pour permettre cela), le plastique est revalorisé sous forme d’énergie… Et une toute petite fraction termine en Centre de Stockage des Déchets Ultimes.

 

Notez qu’Artémise n’utilise pas d’eau pour laver les lampes et tubes, seulement un souffle d’air. C’est plus simple et plus propre. Et là où auparavant il fallait trier les tubes en fonction de leur longueur (pou couper les deux bouts), Artémise utilise un autre procédé qui permet de se passer de ce tri.

 

L'usine Artémise
L’usine Artémise

 

Du côté un peu plus « business » de la chose (ben oui, tout de même, on ne recycle que si ça en vaut la peine majoritairement), maintenant. L’éco-organisme Récylum paie Artémise un prix fixe à la tonne de lampes/tubes traitée. C’est à cela que servent vos éco-participations (rappelez-vous, les 0,15€ indiqués sur l’étiquette quand vous achetez une lampe). Charge ensuite à Artémise de fonctionner avec ça, et d’optimiser les procédés pour revendre le maximum de fractions récupérées. La séparation des composants est évidemment la clé de voûte du rendement d’Artémise, et donc l’entreprise se place dans une démarche d’amélioration continue pour rester compétitive.

Dans nos lampes, on trouve un certain nombre de terres rares. En petites quantités, certes, mais elles sont présentes. Elles proviennent de mines souvent asiatiques ou africaines, certaines financent des guerres civiles. D’un point de vue géopolitique, ce sont des ressources à forte valeur, inégalement réparties sur le globe, en quantité limitée. Leur extraction nuit fortement à l’environnement.
La France dépend majoritairement des exportations d’autres pays extracteurs, lesquels jouent sur les quantités extraites pour influer sur le prix de revente. Si la France veut diminuer sa dépendance aux importations de terres rares, il lui faut les récupérer dans tous les équipements qui en contiennent, et ils sont nombreux. Les DEEE en font partie. Cela souligne l’importance des centres de traitement comme celui de Vulaines.

Gardez en tête que tout ce qui n’est pas valorisé est considéré comme un déchet dont la mise au rebut coûte de l’argent à Artémise. La PME est donc bien consciente de la nécessité d’améliorer ses taux de recyclage.

 

Un élément qui n’est aujourd’hui pas recyclé à l’échelle industrielle : les LED. Aaaah les lampes à LED… Une LED, c’est encore plus complexe : 40% d’aluminium, 20% de circuits imprimés (si si), 16% de plastique, 12% de silicone (drain thermique), et 12% d’autres trucs allant des métaux au verres en passant par de la colle. Au-delà du fait qu’une lampe à LED supposée tenir 20 000 heures en fait en réalité bien moins (la faute là encore à l’obsolescence organisée : la LED chauffe, et on a bien pris soin de placer le contacteur électronique à proximité, et lui n’aime pas du tout le chaud ; ce n’est pas la LED qui meurt en premier, c’est le circuit), c’est une galère de séparer tout ça, et aucun procédé de recyclage industriel n’existe à ce jour. Artémise et l’Université de Technologie de Troyes travaillent ensemble sur ce point, comme ils l’avaient déjà fait sur la séparation des poudres fluorescentes. Affaire à suivre, donc ! 😉
Récylum donne des chiffres sur le tonnage des lampes à LED mises sur le marché ces dernières années, qui n’est pas comparable aux tonnages de lampes fluocompactes et explique la nécessité de les stocker provisoirement avant de les traiter à grande échelle :

Année Tonnage
2010 400
2011 700
2012 900
2013 1200
2014 2600

Je vous invite également à consulter ce très bon article sur le site de Récylum qui donne tout plein d’informations sur les LED et leur traitement.

 

Une lampe, c’est inoffensif ?

Soyons honnêtes : non. Nos lampes à économie d’énergie, sous couvert d’une consommation électrique moindre et d’une durée de vie accrue, sont une véritable plaie du point de vue environnemental (même si sur certains indicateurs, c’est mieux : vous pouvez vous référer à cette déclaration). Remplaçant nos anciennes ampoules à incandescence qui, si elles étaient énergivores, avaient effectivement une durée de vie assez courte (la faute à l’obsolescence organisée du cartel Phoebus entre autres), la génération actuelle de lampes dites « fluocompactes » contient des gaz et poudres fluorescentes destinés à produire une lumière plus ou moins chaude, fonction des goûts du consommateur. Sauf que ces poudres sont clairement nocives pour l’homme comme pour l’environnement. Si vous brisez une lampe fluocompacte, je vous conseille fortement d’aérer la pièce au moins 30 minutes et de faire de l’apnée le temps de nettoyer après aération, sans aspirateur évidemment, et si possible en portant un masque à charbon. Le mercure est un métal extrêmement volatil. Une ampoule fluocompacte cassée dans une pièce de 8m², c’est 11µg/m³, alors que dans les habitations la réglementation précise que ce taux ne doit pas dépasser… 1µg/m³. Il faut une dizaine d’heures pour revenir à un taux acceptable, en aérant. Le mercure est cumulatif dans l’organisme, et reste stocké facilement entre 25 et 30 ans dans le cerveau (sources : « Alerte au mercure », sur France 5 / Récylum). Cela étant, le risque est somme toute très modéré, comme l’a montré  l’Institut National de Santé Publique du Québec dans cette étude. Les taux autorisés sont décrit dans ce rapport de l’OMS.

Pour vous donner une idée, on sait que le poisson contient un peu de mercure, à cause de la pollution dont nous sommes responsables. Le professeur Jean-Paul Bourdineaud (Université Bordeaux 1) a donné du poisson (et plus le poisson a tendance à bouffer les autres, plus il en contient : c’est cumulatif, donc un thon contient davantage de mercure qu’une sardine) à 3 groupes de 12 souris. En 2 mois, on a observé des symptômes comme : troubles de l’humeur, anxiété, tremblements, problèmes de mémoire, comportement parkinsonien, baisse du nombre de neurones… Et on parle bien d’exposition à des quantités minimes de mercure. Source : Agence Nationale de la Recherche.

 

Chez Artémise, c’est différent. L’installation est classée comme ICPE (Installation Classée pour la Protection de l’Environnement), et répond donc à un cahier des charges strict. Évidemment, on ne peut pas demander à une usine de traitement de lampes fluocompactes de maintenir un taux de mercure dans l’air identique à celui d’une habitation. La loi autorise donc un taux maximal de 20µg/m³, tant dans l’usine qu’en sortie de cheminée, puisque les personnes « à risque » n’y sont pas exposées, et que le personnel n’y est pas 24h/24 7j/7. Attention : certains pensent que ce genre d’installation est classé comme Seveso « risque haut » (on y reviendra plus tard) et le clament sur tous les toits. C’est totalement faux, et il suffit pour s’en convaincre de consulter le registre des installations classées tenu par les DREAL de chaque région. Pour info, depuis le 1er juin 2015, la directive SEVESO 2 est remplacée par SEVESO 3. Concernant le stockage temporaire des déchets de mercure métallique, le seuil bas est à 50 tonnes et le seuil haut à 200 tonnes. En 2014, Artémise a récupéré 80 tonnes de poudres, lesquelles contiennent du mercure, mais pas suffisamment pour dépasser le seuil bas.

Les silos et la cheminée
Les silos et la cheminée

Les lampes traitées sont broyées, et les tubes nettoyés selon le principe « end cut – air push » : on coupe les bouts, et on souffle fort dedans pour décolmater les poudres. Les ouvriers sont séparés des machines par un mur, histoire de minimiser les fuites de poudres et donc de les protéger.

De l’air frais est amené en permanence dans l’atelier. L’air pollué passe par 9 tonnes de charbon actif (qui retient le mercure) puis est rejeté à 12m de hauteur. En sortie de cheminée, un capteur fait des relevés toutes les 10 minutes, relevés qui sont envoyés à Recylum ainsi qu’à la DREAL. Un seuil de 10µg/m³ existe, il provoque un asservissement des machines et limite la casse. Durant la visite, il indiquait 0,3µg/m³, ce qui est honorable. Les 9 tonnes de charbon actif sont changées en principe au bout de 9 ans, le charbon actif usagé étant alors ou incinéré, ou enfoui dans un CET (Centre d’Enfouissement Technique) de classe 1 qui regroupe des déchets dits dangereux. Des mesures sont également réalisées au niveau des postes, en continu, pour permettre à l’opérateur de savoir où il met les pieds, et surtout s’il est judicieux de mettre ces mêmes pieds devant la machine dont il est question.
De plus, des relevés sont faits en de nombreux points de l’usine, tous les 2 jours en moyenne (en application des dispositions de l’article 3.2.4 de l’arrêté préfectoral du 20 février 2013), à l’aide d’un Jerome (un appareil portatif de mesure, qui détecte les vapeurs de mercure grâce à un film d’or). Ces mesures sont également consignées dans un cahier, auquel on m’a refusé l’accès sous prétexte que nous étions trop nombreux (24 personnes), afin de ne pas déroger au protocole de visite. Ce cahier resterait néanmoins accessible sur simple demande.
Notez également qu’en ces périodes de (trop) fortes chaleurs, les contrôles aux postes de travail sont réalisés 2 fois par jour. Les équipes ont été modifiées afin de travailler en 2*8, une équipe le matin et une la nuit, afin que les opérateurs ne soient pas présents dans l’atelier après 13h. Le sol est arrosé le matin, pour le refroidir un peu et limiter la quantité de mercure déposée sur le sol, qui avec l’augmentation de la température dans l’atelier aurait tendance à se remettre en mouvement.
De plus, un système de 8 sondes multiplex contrôle en continu les taux de mercure au niveau des machines, avertissant automatiquement l’opérateur en cas de dépassement du seuil fatidique des 20µg/m³.

Un grand bassin de rétention des eaux est également creusé le long de l’usine. Son rôle ? Récupérer les eaux de ruissellement du parking goudronné, et surtout les eaux d’incendie, si les pompiers devaient intervenir. Les eaux en question étant alors polluées au mercure (mais pas que), il devient essentiel de les collecter pour les traiter par la suite. C’est le mécanisme qui est mis en place.

 

J’y travaille… Je vais en mourir ?

Bon, tout n’est pas tout noir, hein : des choses sont tout de même faites pour assurer un peu de protection aux salariés. Tout d’abord, ils sont (en théorie…) équipés de masques à poussière de catégorie FFP2. C’est un bon masque, utilisé dans l’industrie du verre par exemple, capable d’arrêter la quasi-totalité des poudres et poussières. Pour info, il est également utilisé pour se protéger de pas mal de maladies bien pénibles, comme la grippe aviaire ou le SRAS.
De façon plus précise, les employés sont astreints à porter un masque FFP2 dans l’usine, mais le port de ce masque n’est pas obligatoire sous les plénums ventilés puisque le flux d’air qui balaye les opérateurs est là pour les protéger. Artémise utilise tout de même 15 boîtes de 20 masques chaque mois.

Le masque fourni lors de la visite
Le masque fourni lors de la visite

Alors, autant poser les choses tout de suite : un masque FFP2 (et même un FFP3, plus efficace) n’a jamais arrêté la moindre vapeur de mercure. Pour cela, il faut des masques à pastille de charbon actif (c’est pas le top, mais ça dépanne) ou un masque à cartouche antigaz (il en existe des jetables, et d’autres à cartouche interchangeable). Sur ce point précis, Artémise est dans le rouge : n’importe quel médecin devrait vous dire que travailler 8h/jour dans un atelier à même 5µg/m³, c’est dangereux. OK, un gros masque à cartouche, c’est lourd, et travailler avec la tête penchée en avant avec en plus ce poids, c’est un coup à se déboîter une cervicale. Mais des masques plus légers existent. Quoi qu’il en soit, il faut absolument travailler sur ce point.

Ceci dit, d’autres choses sont mises en place, comme des hottes aspirantes au niveau des postes (des plénums d’extraction), 2 vestiaires (un pour les vêtements civils, un autre pour les vêtements de travail souillés, reprenant un peu le principe des machines à laver « barrière » dans les hôpitaux afin que le linge propre ne touche jamais la porte ayant été en contact avec le linge sale plein de miasmes), une douche… Le local de stockage des poudres est clos et isolé du reste, avec du charbon actif de partout dès qu’il y a une aération.
Les salariés font également une prise de sang ainsi qu’une analyse d’urine (plus précise) chaque année, pour doser le mercure contenu dans leur organisme. Des actions collectives de prévention sont également organisées, portant tout particulièrement sur le risque mercuriel et sur les effets du bruit sur l’organisme.

 

Message aux salariés qui passeraient ici : porter un masque, une blouse… n’a rien de superflu. Même s’il fait chaud. La chaleur dans l’atelier n’est pas une raison suffisante pour travailler épaules nues, malgré les gants qui remontent haut sur les bras. Ce n’est pas non plus une raison pour couper le souffle d’air qui empêche le mercure de se déposer sur vous, ou de couper le plénum d’extraction parce que ça fait froid, ou courant d’air. Pour votre propre santé. Ce n’est pas parce que vous ne ressentez pas les effets du mercure aujourd’hui qu’il n’est pas emmagasiné dans votre corps, et que les effets n’apparaîtront pas plus tard. Et en cas de doutes sur les conditions de travail auxquelles vous êtes soumis, n’hésitez pas à contacter l’Inspection du Travail : ils sont aussi là pour répondre à vos questions (voire les poser à votre place). Et si je vous dis tout ça, c’est parce que j’ai pu le constater dans certains centres étrangers de traitement des lampes usagées, que je ne citerai pas ici pour ne pas leur causer de tort.

 

Moi j’habite à côté, je fais quoi ?

Alors… Je ne sais pas si c’est le même combat autour de chaque usine de traitement des lampes, mais là, chapeau bas. Je suis arrivé en sachant déjà qu’une association de riverains du village voisin militait pour la réduction des impacts de l’usine sur les populations. Je suis un habitué de ce genre de « manifestations d’inquiétude », de par un certain nombre de projets militants (en particulier en lien avec les libertés fondamentales, internet, le Libre, l’environnement… et plus récemment la cause animale) auxquels j’ai participé.

Un membre de cette association a écrit une tribune publiée sur le blog de Mediapart, à ce sujet, en « réaction » (en réalité, il n’y fait aucune référence…) au reportage « Alerte au mercure » diffusé par France 5 ce 1er février 2015, reportage au cours duquel quelques bonnes questions sont soulevées, y compris lors du passage de l’équipe dans l’usine d’Artémise.

 

Je pense, vu de l’extérieur, que cette association (répondant au nom de Themistocles, rival d’Artémise à la bataille de Salamine — oui bon, Themistocles est en fait un traître qui a retourné sa veste et est allé servir les Perses) se trompe de canal de communication. À Troyes (il y a quoi, 40km ?), où Artémise est connue, personne n’entend parler de Themistocles. En réalité, sous couvert de protection de l’environnement, c’est surtout son propre nombril que l’association entend protéger. La santé des habitants de Vulaines est selon eux mise à mal, sans réelle prise en compte de l’exposition des salariés, à mon sens plus grave et importante. Ce qui compte le plus serait que l’usine n’ait absolument aucun rejet dans l’environnement. Objectivement, c’est impossible. Alors oui, Artémise rejette du mercure dans l’environnement, je ne pense pas que son président le nie. Des choses sont mises en place pour réduire ces rejets autant que faire se peut. On peut améliorer les choses, en fermant plus souvent les portes donnant sur l’extérieur, puisque le mercure présent dans l’atelier s’en échappe. Mais il faut bien les ouvrir pour décharger les camions, non ? Un sas serait-il suffisant, en en purifiant l’air avant d’ouvrir ? Autant de questions à poser, en effet. Cependant, un système de détection est déjà à l’étude, permettant d’ouvrir les portes à l’approche d’un camion et de les refermer ensuite, réduisant alors le temps d’ouverture au strict minimum. Un très bon point ! Le procédé industriel est sous dépression, ce qui veut dire que l’air extérieur est « appelé » dans l’usine, et non l’inverse. Si le temps d’ouverture est court, pas/peu de fuites !

J’ai pris la peine de regarder l’enregistrement de Themistocles à la Préfecture de l’Aube. Là encore, je trouve vraiment dommage de publier au JORF une déclaration mentionnant qu’Artémise est classée « SEVESO seuil haut ». Ça n’est absolument pas le cas, et à mon sens cela décrédibilise directement l’association. Qui a affirmé ça, pourquoi d’autres personnes de l’association n’ont-elles pas procédé aux vérifications d’usage ? Pour faire réagir les gens ?
On peut arguer du manque (éventuel) de connaissance des déclarants. SEVESO, ICPE… ces directives sont complexes, et demandent une étude approfondie pour être comprises. Une vérité populaire reste qu’il vaut mieux passer pour un ignorant que pour un imbécile. Pas de honte à ne pas savoir : il faut poser les questions pour obtenir des réponses, chercher, lire. Pas affirmer quelque chose qu’on ne comprend pas totalement.

Notons au passage que la santé des salariés d’Artémise reste absente des préoccupations affichées par l’association.

 

Ça ne vous rappelle rien ? :)
Ça ne vous rappelle rien ? 🙂

 

Tout ça pour quoi ? Une telle association n’est pas inutile. Pousser un industriel à la transparence, c’est une bonne chose. Informer la population, également. Proposer à Artémise des axes de réduction de ses rejets, ainsi que des indicateurs et études permettant de journaliser et suivre leur évolution dans le temps, c’est une excellente idée. Je crois que ce qu’il manque à la table des négociations, et qui pourrait permettre de renouer le dialogue, c’est la présence d’un académique. Il serait réellement intéressant de quantifier les rejets, avant même de songer à des impacts sur la santé humaine. Je rappelle au passage que la toxicité humaine est l’un des indicateurs d’impact environnemental les plus utilisés, je détaille d’ailleurs ces indicateurs dans un article dédié.

 

Bref. On sait que le mercure est un neurotoxique puissant, surtout chez les enfants. On sait qu’il nuit au fœtus si une femme enceinte y est exposée, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’Artémise n’engage pas de femme enceinte. Des études préliminaires ont été menées, prenant en compte des paramètres comme la diffusion du mercure, les vents dominants, et j’en passe. Si Themistocles remet en cause ce dossier (ils en ont tout à fait le droit, et je pense que c’est une bonne chose), alors qu’un cabinet autre refasse cette étude.
Doser le mercure dans le lichen, soit. Le faire seulement 6 mois après l’implantation de l’usine, et s’en servir comme base, scientifiquement, ce n’est pas acceptable. Il faut comparer ce dosage avec un dosage sur un prélèvement identique qui aurait été fait avant le début de l’exploitation.
Les habitants peuvent tout à fait demander une analyse à leur médecin (seul hic, en France, le dosage du mercure n’est pas remboursé par la Sécurité Sociale : renseignez-vous auprès de votre mutuelle complémentaire, sinon il vous en coûtera une cinquantaine d’euros) s’ils sont inquiets. Cela fait 1 an qu’Artémise fonctionne, c’est somme toute assez peu pour juger d’effets sur la santé humaine. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas et qu’il ne faut pas prendre des mesures de protection, attention. Mais sur le principe, en effet, une émission supérieure à zéro, aussi faible qu’elle soit, est potentiellement dangereuse.

 

Pour terminer…

La précaution est de mise, évidemment. Il me parait par ailleurs évident qu’il faut développer le contact entre Artémise et Themistocles, même si visiblement Artémise en fait déjà beaucoup, son président M. Bailly en particulier (cela inclue les recevoir sur le site pour visiter et répondre au mieux à leurs interrogations). Protéger ses « secrets » par l’obscurité, c’est une mauvaise méthode, ça a été dit à maintes reprises. Ça n’apporte en rien un sentiment de sécurité, en fait, puisque l’ignorance pousse à tout imaginer, y compris le pire. Et de l’autre côté, je ne suis pas d’accord avec ce qu’avance Themistocles en affirmant que « réfléchir, c’est déjà commencer à désobéir ». On peut très bien réfléchir à quelque chose de bien sans chercher nécessairement à montrer que tout est mal. Il convient de garder en tête que la DREAL contrôle et garantit la conformité d’Artémise avec l’arrêté préfectoral l’autorisant à exercer son activité. Par ailleurs, Récylum (en la personne de son Directeur Général, Hervé Grimaud) m’a détaillé son mode de contrôle, très contraignant : au moins une fois l’an, les machines sont vidées, nettoyées, puis remises en fonctionnement. Des relevés de mercure sont faits (par l’APAVE), et en cas de dépassement du seuil légal autorisé, l’éco-organisme suspend les livraisons, le temps pour l’entreprise contrôlée de rectifier le tir. Le dernier contrôle chez Artémise a été effectué en janvier 2015, toujours d’après Récylum.  Une visite opérationnelle est effectuée chaque mois, et un rapport d’analyse des rejets mercuriels est commandité chaque année, le dernier en date ayant été transmis en mars 2015 (il concerne donc les rejets de l’année 2014). J’ai eu l’occasion il y a quelques années de voir ce type de rapport, mais je ne sais pas si celui d’Artémise est public, ou uniquement destiné à Récylum, en fonction du niveau de confidentialité des informations qui y figurent.

 

Enfin, malgré quelques points négatifs : bravo tout de même à Artémise et à tout son personnel, pour ce qu’ils font. Il n’a jamais été si important de recycler nos déchets, et nous avons besoin de PME innovantes de ce genre. Alors oui, peut-être que tout n’est pas parfait voire pas aux normes, mais c’est un excellent début, et si Artémise s’est hissée si haut dans le classement des centres de traitement des lampes usagées, ce n’est évidemment pas sans raison. On sent une réelle volonté de faire plus/mieux. Pour preuve, comme je le mentionne plus haut, deux partenariats de recherche avec l’UTT, pour mieux séparer les fractions recyclables et ensuite pour recycler à l’échelle industrielle quelque chose qui ne l’est pas actuellement.

Si le mercure est toxique, ce n’est pas non plus la faute d’Artémise. Ces lampes usagées en contiennent, on est d’accord que si elles permettent une certaine économie d’énergie, elles n’ont rien d’écologique. Mais que les plus inquiets se « consolent » : les ampoules basse consommation au mercure (dites « fluocompactes » ) seront interdites à compter de 2020, suite à la signature par la France de la Convention de Minamata en 2013. Affaire à suivre, donc. D’ici là, tout ce que je souhaite à Artémise, c’est de faire des efforts sur la santé des salariés : c’est la priorité, ça joue clairement sur l’image, par effet rebond ça calmera potentiellement les habitants du coin. Le rendement viendra ensuite !

 

Un remerciement tout particulier aux personnes qui ont relu/commenté cet article avec moi avant sa soumission à Artémise et à Récylum, et un autre grand merci à Artémise et Récylum pour la visite, les échanges téléphoniques qui ont suivi, et les informations/documents fournis. Ça fait plaisir d’écrire dans ces conditions ! 🙂

2 commentaires sur “Artémise : plongée dans le recyclage des lampes

  • 8 juillet 2015 à 9 h 38 min
    Permalink

    Excellent article.
    Une analyse profonde et transparente qui met en lumière certaines facettes du défi que représente le recyclage (des lampes en l’occurrence, mais pas que). L’approche cycle de vie est souvent laissée de côté lorsqu’on parle de recyclage et cet article fait donc plaisir à lire.

    Enfin, pour s’éloigner un poil plus du sujet et émettre un avis de recul, il me semble que l’industrie du recyclage des lampes est un business juteux caché derrière une verte vitrine qui sent bon l’écologie. Quand on sait qu’il y a plus 100 ans on était capable de concevoir des lampes qui brillent encore aujourd’hui (cf Caserne de Livemore, Californie), qu’il y a 100 ans on déposait déjà des brevets pour des lampes censées durer 100.000 heures, il me semble que nous vendre des fluocompactes et des LED qui plafonnent à 10.000 heures en moyenne, c’est légèrement nous prendre pour des cons. Réduisons la durée de vie des lampes pour en vendre plus et en recycler davantage ! Bah oui, c’est plus rentable. Puis, de toute façon… Qui a dit que les ressources terrestres étaient limitées ?

    Pour finir sur une remarque encore liée au cycle de vie : enfouir les 9 tonnes de charbon une fois qu’elles sont bien chargées en mercure, ça n’a rien d’une solution. Après tout, ce n’est rien d’autre qu’un transfert de pollution. On préfère polluer les compartiments terrestres plutôt que l’air, en somme. Comme si la lithosphère, l’atmosphère, l’hydrosphère et la biosphère n’étaient pas intimement liées par des échanges géochimiques… À cela il existe une réponse facile de la part de l’industrie : « aujourd’hui, nous n’avons pas de meilleur traitement de fin de vie à notre disposition ». À ceci, j’ai envie de répondre qu’il est grand temps que l’Homme cesse d’avoir foi en le progrès de la technique pour réparer ses propres conneries. Il suffirait pourtant d’abolir le règne de l’obsolescence organisée pour résoudre un certain nombre de non-sens (et ce n’est pas valable que pour les lampes).

    Bref, c’est beau le développement durable.

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