Mais où va donc Ubuntu ?

(Environ 12 min de lecture)

 

J’ai hésité à ajouter un [troll] au titre. Mais non. Cet article, aussi orienté qu’il puisse vous paraître, n’est pas là pour déchaîner les foules, ni pour servir de pilori à qui que ce soit. J’essaie simplement d’exprimer mon point de vue, de façon aussi réfléchie que possible, et à travers ma vision du Libre. J’en suis conscient, il y a un prisme entre la réalité et ce que vous allez lire ici. La question est plutôt : quelle est la mesure réelle de la déformation causée par ce prisme ?

Formulé autrement, le titre de cet article aurait pu être : « Ubuntu est-elle en train de s’Apple-iser ? ».

On connait tous ici le fonctionnement de l’éco-système des produits « à la pomme ». Ce qui en fait partie fonctionne comme un charme, de façon totalement (ou presque) transparente pour l’utilisateur. Et ce qui est hors de l’éco-système… eh bien, c’est la croix et la bannière. Que ce soit au niveau matériel, ou au niveau logiciel. Synchroniser sa bibliothèque Android avec iTunes ? Non. Dans l’autre sens, idem : je me rappelle des premières librairies assurant un support partiel des iPod sous Linux. Ça marchait mal, comme souvent dans ces cas d’ingénierie inverse. Et chaque nouvelle génération de produits Apple ré-introduit ces problèmes.

Apple est clairement au centre de son système : marché d’applications, matériels/logiciels propriétaires, compatibilités et interactions contrôlées… Et pourtant… il y en a, des briques libres, sous ces couches de code opaque : Mac OS X est basé sur Darwin.

Canonical, la société fondée par le millionnaire sud-africain Mark Shuttleworth et par ailleurs sponsor de la distribution Ubuntu, de Launchpad, d’Ubuntu One, d’Ubuntu for Android… est-elle en train de changer sa stratégie pour se rapprocher de celle d’Apple ?

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Pensez Ubuntu

Ubuntu, je l’ai utilisée pour la première fois lors de la sortie de « Dapper Drake », en 2006, parce qu’un DVD d’installation était livré avec un magazine. Je l’ai vite installée sur mon poste de travail, tout en gardant mon Windows XP, parce qu’après tout, le changement brutal, c’est pas toujours évident. Franchement, ça envoyait du lourd. Je l’ai utilisée un bon moment, en mettant à jour les versions. J’ai d’abord vu la distribution s’étoffer, s’améliorer… son support matériel s’étendre (mais j’ai encore une vieille webcam de chez Microsoft qui passe pas ! 😉 )… et puis d’un coup, en 2009… boum. Gros ralentissement, toujours du nouveau, mais moins qu’auparavant. Est-ce qu’Ubuntu se préparait pour un grand saut ? Avec le recul, j’ai envie de dire oui…

Arrive 2010, et la troisième version Long Term Support : Ubuntu 10.04 Lucid Lynx. Nouvelle identité visuelle, meilleure intégration d’Ubuntu One (le « cloud » de Canonical,  intégré par défaut dans Ubuntu depuis la 10.04), et, entre autres… Intégration du Ubuntu One Music Store au lecteur de musique Rythmbox.

Puis, au fil des versions, les changements s’enchaînent : fin du support de SPARC et Itanium, évolution de la logithèque (dont des logiciels marqués comme validés par Canonical/Ubuntu), Unity imposée comme interface par défaut, apparition des « loupes », partenariat avec Amazon pour une intégration au sein de la distribution, apparition de Web Apps (oui, on peut coupler Ubuntu et Facebook pour recevoir les notifications…), et création d’une variante « spéciale Chinois » dans le but non dissimulé de gagner des parts de marché et de nouer des partenariats avec des boîtes chinoises (citons WPS Office, ou encore Baidu Music).

Je pense que vous avez saisi l’idée générale. Honnêtement, face à de telles évolutions axées « commerce », j’ai quitté Ubuntu 9.10 pour Debian, dont la philosophie me parlait plus. L’expérience acquise sous Ubuntu était suffisante, ou presque, pour configurer mon poste (et Debian a encore beaucoup progressé depuis). Puissance, légèreté, et surtout communauté, sont 3 mots que j’ai re-découverts grâce à Debian.

 

Ubuntu ne dégage plus vraiment ces impressions

Ubuntu s’est alourdie, encrassée. Les rouages sont maintenant huilés à coups de logiciels propriétaires (jusque dans les pilotes) et de partenariats financiers amenant à des modifications de la distribution.

Quand je parle de système d’exploitation libre, et si je pousse un peu les gens à délaisser le propriétaire/commercial, ce n’est pas pour conseiller un OS qui va renvoyer sur Amazon, ou mettre en avant son propre cloud. On repart sur du centralisé, et c’est à l’encontre de mes principes. Restons indépendants, quoi !

 

Vous avez dit « communauté » ?

Un logiciel libre n’est que peu de choses sans la communauté qui le soutient et l’améliore. Ubuntu a (avait ?) une large communauté de membres, de développeurs… dont certains s’étonnent de la prise de pouvoir de Canonical : certaines orientations, décisions… qui auparavant incombaient à la communauté sont aujourd’hui plus que « guidées ».

Martin Owens (aka DoctorMo, pour les intimes et/ou connaisseurs), un « vieu de la vieille » parmi les devs d’Ubuntu, affirmait récemment que la communauté Ubuntu est morte, et a cédé la place à la communauté Canonical : la boîte décide, les devs s’exécutent. Si M. Owens continue de développer des logiciels compatibles avec Ubuntu, ce n’est pas le cas de tout le monde : Fedora, Debian… récupèrent les développeurs d’Ubuntu.

Contrairement à ce que certains pensent, la communauté, ce n’est pas juste un forum avec des utilisateurs (débutants ou non) et des gens plus calés qui répondent à leurs questions, solutionnent leurs problèmes… et gèrent une documentation. N’oubliez pas qu’avant de pouvoir écrire une doc, il faut que l’application fonctionne…

 

Mais… à quoi joue Canonical ?

Ubuntu est une distribution qui marche. Dans le sens où elle est plutôt facile à appréhender pour le néophyte. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est devenu une distrib’ pour assistés, même si je ne suis pas bien loin de le penser.

Et on reproduit donc le schéma Apple : la distribution est devenue une belle cage dorée, qui enferme l’utilisateur, et prochainement les développeurs, s’ils ne font rien.

Réfléchissez. Vous quittez votre Windows 8 qui marche mal, comme une version de Windows sur deux. Vous vous habituez à une interface nouvelle pour vous. Vous prenez vos habitudes avec Unity. D’éventuels pilotes propriétaires font tourner votre système, tout va bien. Et s’il vous prenait l’envie de tester une autre distribution, comme Mint ou Fedora ? Eh bien… vous serez tout paumé, face à une interface pourtant quasi-standard dans le monde de Linux (GNOME et KDE sont les plus répandues, et Mate ou Cinnamon ont un fonctionnement très proche de celui de Windows), mais nouvelle pour vous. Unity est très éloignée de ce qu’on connaît actuellement, et cela va forcément empêcher des utilisateurs de quitter Ubuntu.

Des exemples comme celui-ci, il y en a à la pelle. Piéger l’utilisateur pour le garder, c’est moche, mais courant. Mais voilà : Unity, c’est un logiciel développé en interne, et pas par la communauté. Objectif commercial et stratégique ?

Richard Stallman, gourou du Libre s’il en est un, affirme depuis un moment déjà qu’Ubuntu n’est pas libre : dépôts officiels de logiciels non-libres, et recommandations de Canonical allant dans le même sens. Selon lui, c’est un « pas incomplet » vers le libre. Et honnêtement, la gouvernance et la finalité d’Ubuntu n’ont rien à voir avec celles de Debian, dont Ubuntu s’est pourtant largement inspirée à la base.

 

Ubuntu est commerciale ?

Pour faire très simple… Mark Shuttleworth a de (très) grandes poches, mais elles ne sont pas sans fond. Et si Ubuntu est gratuite, il faut qu’elle génère des revenus. Comme Red Hat, par exemple. À quelques différences près : Red Hat est payante, tout comme le support. Mais une version « communautaire » gratuite existe : Fedora.

Alors, pourquoi tant de remous ? Simple aussi. Là où dès le départ Red Hat affichait son objectif de rentabilité, Ubuntu est restée vague. On pouvait se faire expédier des CD d’installation gratuitement. Ça faisait « caritatif du libre » gonflé aux stéroïdes, on ne parlait pas d’argent, en quelques mots : ça faisait bien. Et ce sont ces évolutions à but commercial qui ont froissé les développeurs et les utilisateurs.

 

Ubuntu… par Ubuntu, et pour Ubuntu.

Parlons un peu d’avenir. Maintenant que vous avez compris qu’Ubuntu et Canonical étaient là pour générer des profits et se démocratiser, voyons en quoi son mode de fonctionnement pose question, et tend à enfermer l’utilisateur dans son système, à la façon de la firme de Cupertino.

Prenons un premier exemple : le serveur d’affichage Mir. Posons le décor : le serveur d’affichage actuel, X, est utilisé depuis un bon moment. Il vieillit, s’alourdit…

Wayland, c’est le très probable futur remplaçant de X.org dans de nombreuses distributions Linux : Fedora, Mandriva, MeeGo, Ubuntu ont annoncé qu’elles utiliseraient ce nouveau serveur d’affichage. Jusqu’au 4 mars 2013, où  Canonical a finalement annoncé que Wayland serait remplacé par Mir, un autre serveur d’affichage développé en interne depuis juin 2012.

Pourquoi ce revirement ? Pourquoi un logiciel exclusif à Ubuntu, là où un développement mutualisé de Wayland semblait la meilleure solution ? Officiellement, pour répondre aux besoin d’Ubuntu, et seulement d’Ubuntu, sans fonctionnalités supplémentaires ni possibilités d’évolution. Unity cèdera sa place à Unity Next, la future génération du gestionnaire de fenêtre lui aussi interne, qui a entre autres objectifs d’unifier les interfaces d’Ubuntu et d’Ubuntu « mobile » (la version pour tablettes, smartphones et TV… ça ne vous rappelle rien ?). Et comme pour Apple, Canonical est parti de briques libres pour développer Ubuntu Touch : SurfaceFlinger, le serveur d’affichage d’Android…

Toujours dans cette logique d’enfermement : la rétro-compatibilité avec X sera assurée. Comprenez par là que les applications écrites pour fonctionner sous X tourneront sous Mir. Mais l’inverse n’est pas vrai : un programme écrit pour Mir, tournant seulement sous Ubuntu, ne sera pas compatible avec X ou Wayland,  ou peu. Des librairies devraient être développées pour les toolkits (GTK, QT…) « les plus importants », mais sans certitude. Et si c’était le cas : pour combien de temps ?

(là normalement, vous vous exclamez : « Scandale ! » )

Pis encore, AMD et NVidia semblent s’orienter vers le support de Mir, en développant une version adaptée de leurs pilotes graphiques propriétaires. Espérons que cela ne sera pas au détriment de Wayland…

Un dernier exemple. La plupart des distributions Linux, contrairement à Windows, intègrent des dépôts logiciels, avec des milliers de logiciels « prêts à l’emploi », pour votre architecture, avec un système de dépendances, de gestion des mises à jours, etc. Ces paquets logiciels (on les appelle comme ça) sont souvent sous la forme d’une archive. Pour Debian et ses dérivées, les archives sont des fichiers DEB, et le gestionnaire de paquets est APT.

Alors oui, les dépendances sont parfois « galère » à gérer, mais au moins cela évite de faire une mise à jour individuelle de chacune des applications utilisant une même librairie : seule la librairie se met à jour. Si vous installez un logiciel qui nécessite cette librairie, APT l’installera automatiquement pour vous. C’est le principe.

Et Ubuntu a décidé de faire bande à part, une fois encore : abandonner le DEB et APT, et les remplacer par un format de paquet propre à la distribution, avec le gestionnaire qui va bien. Pourquoi ? Entre autres, pour supprimer le système de dépendances : chaque programme embarquera tout le nécessaire pour fonctionner. Il est clair que cela va faire du ménage dans la liste des paquets disponibles à l’installation. Mais est-ce réellement efficace ? Si 5 applications utilisent une même librairie, on devrait « logiquement » la retrouver 5 fois sur le disque, étant donné que chacun des programmes l’embarque.

 

Remember…

Voilà la triste perspective que nous avons. Une distribution qui se désolidarise de ses développeurs et de ses utilisateurs. Qui va utiliser sa propre interface graphique, sur son propre serveur d’affichage. Des paquets logiciels préparés pour elle seule. Une même interface sur PC, tablette, smartphone, TV, avec bien évidemment des passerelles entre ces plate-formes. Et plus encore dans les cartons, j’imagine.

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Maintenant, prenez un peu de recul, et faites le parallèle avec Mac OS X. Vous y êtes : OS X n’utilise pas X/X.org, mais son propre serveur d’affichage, Quartz. Sur lequel vient se greffer Aqua, le gestionnaire d’affichage maison. Les paquets logiciels sont dans un format propre, le PKG. Et iOS, qui reprend nombre d’éléments graphiques d’OS X, est clairement axé sur l’unification de ces interfaces.

Voir des amis synchroniser leur iPhone avec iTunes+iCloud, ça me fait flipper. Confier l’essentiel de ses données à un seul et même prestataire, c’est (à mes yeux) proche du suicide. On se rend dépendant. Et Canonical l’a compris. Quand vous brancherez votre smartphone sous Ubuntu Touch à votre PC sous Ubuntu pour synchroniser votre musique avec votre compte Ubuntu One, vous me ferez toujours aussi peur. Vous devenez alors clairement le business de Canonical. Rappelez-vous quand même que dans beaucoup de cas, « si un service est gratuit, c’est que vous êtes la marchandise ». Et c’est donc qu’il y a un « truc » qu’on ignore.